Le Troisième Monde : Architecture d'un territoire neutre

(2026)

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Abstract
Au fil de son histoire, Beyrouth s’est progressivement transformée en une ville fragmentée, où les continuités urbaines, sociales et territoriales se sont affaiblies sous l’effet des infrastructures, des divisions communautaires et des conflits successifs. Cette fragmentation a atteint son paroxysme durant la guerre civile libanaise, lorsque la Ligne Verte est apparue comme une frontière séparant la ville entre un Est majoritairement chrétien et un Ouest majoritairement musulman. Devenue un no man’s land abandonné, marqué par les destructions et progressivement envahi par la végétation, cette ligne a profondément modifié la manière dont la ville était habitée, traversée et perçue. Après la guerre, la reconstruction de Beyrouth a cherché à effacer les traces visibles de cette frontière. Pourtant, malgré la disparition des barrages et des lignes de front, les mécanismes de séparation ont persisté sous d’autres formes. La Ligne Verte s’est transformée en une succession d’infrastructures routières, de terrains vacants, de ruptures morphologiques et de frontières invisibles qui continuent encore aujourd’hui à influencer les usages et les dynamiques de la ville. Beyrouth apparaît ainsi comme un archipel de quartiers relativement autonomes, chacun possédant sa propre identité, ses propres pratiques et ses propres logiques territoriales. À travers une analyse détaillée de l’ancienne Ligne Verte, ce travail met en évidence la manière dont cette fracture historique structure encore le territoire contemporain. L’étude révèle une succession de paysages, de vides urbains, d’obstacles et de points de tension qui témoignent de la persistance de la fragmentation au cœur de la ville. Ces espaces, souvent considérés comme résiduels ou problématiques, sont pourtant porteurs d’un potentiel particulier. Ce travail propose alors de changer de regard sur cette ancienne frontière. Plutôt que de chercher à la faire disparaître ou à reconstituer artificiellement une continuité perdue, il suggère d’en faire un nouveau territoire : un « troisième monde ». Situé entre les mondes est et ouest, ce territoire neutre ne cherche pas à nier les différences qui composent Beyrouth mais à offrir un espace commun capable de les accueillir. Les vides, les friches et les interstices hérités du conflit deviennent ainsi les supports d’un projet de coexistence où le paysage, l’architecture et l’espace public participent à la transformation d’une ligne de séparation en un lieu de rencontre et de dialogue. Ainsi, ce travail défend l’idée que les fractures urbaines ne doivent pas être uniquement considérées comme des traces du passé, mais comme des ressources capables d’engendrer de nouvelles formes d’habiter la ville. À Beyrouth, la Ligne Verte n’est plus seulement la mémoire d’une division : elle devient l’opportunité d’imaginer un territoire partagé, capable de reconnecter progressivement les fragments de la métropole.