Être députée européenne et communiquer à travers des publications humoristiques sur Instagram: contenus et perspectives stratégiques, le cas de Leïla Chaibi
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- Alors que la littérature consacrée à la communication numérique des députés européens, essentiellement conduite sur Twitter et Facebook, dessine un espace dominé par la figure de l'expert, une technicité des contenus et des publics d'initiés et militants (Roginsky, 2014 ; Roginsky et Huys, 2015 ; Roginsky et De Cock, 2022), la communication de Leïla Chaibi, eurodéputée élue sur la liste de La France insoumise et siégeant au sein du groupe The Left, présente une double originalité : elle investit des plateformes dont l’utilisation par les députés européens est encore peu étudiées, Instagram et TikTok, et y mobilise massivement le registre humoristique. Ce mémoire prend ce cas atypique pour objet et tente de répondre à deux questions : à travers quelles thématiques l'humour est-il mobilisé dans les publications Instagram de Leïla Chaibi ? Dans quelles perspectives stratégiques l'humour semble-t-il être utilisé par l'eurodéputée sur ces réseaux sociaux numériques ? Il s'agit alors de comprendre pourquoi et sur quels objets le registre humoristique est mobilisé par une professionnelle de la politique et son équipe. Le dispositif, d'inspiration ethnographique, croise deux matériaux. D'une part, un corpus de 102 publications a été constitué à partir de la grille du compte Instagram de l'eurodéputée entre le 9 juin et le 9 septembre 2025, dont 52% des publications ont été identifiées comme relevant d'un registre humoristique au moyen d'une grille de marqueurs observables. Ces 53 publications présentant un marqueur du registre humoristique ont fait l'objet d'une catégorisation thématique inductive à trois niveaux. D'autre part, deux entretiens semi-directifs ont été menés avec Leïla Chaibi et Pablo, l'assistant parlementaire accrédité (APA) en charge d'Instagram et de TikTok. Les résultats font apparaître une hiérarchie thématique plutôt nette. Les publications humoristiques portent d'abord sur la politique nationale française (30 publications sur 53), au premier rang desquelles la critique de l'extrême droite, l'absentéisme de Jordan Bardella au Parlement européen constituant à lui seul la sous-catégorie la plus fournie. Viennent ensuite la politique internationale, presque exclusivement consacrée aux dossiers de l'Union européenne, les coulisses du Parlement européen et les pratiques liées aux réseaux sociaux numériques. L'humour est donc massivement mobilisé sur des enjeux nationaux et minoritairement sur le cœur du mandat européen de l'élue. L'analyse croisée du corpus et des entretiens dégage des perspectives stratégiques différenciées selon les thématiques : disqualifier l'adversaire en visant sa conduite professionnelle plutôt que ses idées, construire un « nous » face aux « ultra-riches », tout en souscrivant à la croyance que les messages politiques passent mieux par l’humour. Traduire les dossiers législatifs européens dans un registre inversant la technicité de la e-Brussels Bubble (Roginsky, 2014), et désamorcer, par l'autodérision et l'exhibition des coulisses du Parlement, le soupçon générique de « fake » pesant sur la parole politique, ont aussi pu être des perspectives stratégiques identifiées. Quatre perspectives transversales accompagnent ce tableau. La première tient aux publics imaginés : la promesse démocratique portée par les discours d'accompagnement, reformulée autour du couplage RSN/humour, se déplace vers TikTok dès que les publics sont précisés, Instagram étant décrit comme un espace davantage investi par les militants, ce qui s'accorde avec les connaissances politiques nationales et militantes que présuppose la compréhension humoristique des publications. Ces publics sur Instagram paraissent proches de ceux que la littérature prête aux eurodéputés sur Twitter et Facebook, à l'exception des professionnels de la politique, sans que le registre soit pour autant identique. La deuxième relève de l'imaginaire algorithmique : l'humour est constaté comme ce qui fonctionne le mieux, sans être explicitement rapporté aux algorithmes, et s'accompagne d'une méconnaissance reconnue des logiques de la plateforme. La troisième tient à l'économie du travail communicationnel qu'il autorise, permettant une présence permanente à moindre coût temporel. La quatrième situe l'ensemble dans une petite entreprise politique où l'APA apparaît prescripteur du registre humoristique plutôt que gardien d'un registre prudentiel, configuration qui infléchit la littérature sur la délégation d'écriture politique. Reposant sur un cas unique retenu pour son atypicité et sur un corpus circonscrit, ces résultats ne visent pas une généralisation statistique : ils documentent ce que peut être un usage humoristique des réseaux socionumériques par une eurodéputée et formulent des hypothèses transposables, dont la mise à l'épreuve appellerait des comparaisons entre élus et, en prolongement naturel de ce travail, une analyse de réception.