Le mot "tabou" comme "mot-clé sociopolitique" : Étude comparative des discours médiatiques et sociopolitiques en Belgique francophone et en France

(2025)

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Ce mémoire s’attèle à l’étude de « mots-clefs sociopolitiques » (Jeffries & Walker, 2017), aussi désignés « mots-clés discursifs » (Schröter et al., 2019) ou encore « formules » (Krieg-Planque, 2009). Ces termes ont une signification sociopolitique (Jeffries & Walker, 2018) et sont porteurs d’une certaine centralité ou « keyness » (Bondi, 2010). Ils jouent en effet un rôle pivot dans les interactions sociales puisque, par leur fonction dans les discours où ils sont utilisés, et « en raison de leur forte charge évaluative, souvent polarisée » (Hambye et al., 2025), ils opèrent des processus de division sociale : légitiment certains, délégitiment d’autres, encensent certains comportements, personnes, groupes, pour en désapprouver d’autres. Bien qu’ils soient souvent présentés comme ayant un sens conventionnel, les « mots-clés sociopolitiques » sont sujets à des conflits sémantiques et sont utilisés avec des sens différents en fonction du locuteur, de sa position, du contexte, dans des buts argumentatifs, idéologiques, etc. (Hambye et al., 2023). Pour étudier ce phénomène, et plus particulièrement le caractère argumentatif qu’il présente, ce mémoire choisit de se centrer sur le cas particulier du mot tabou, étudié en Belgique francophone dans une précédente étude (Turneer, 2024). Si ce dernier revêt à priori un sens conventionnel (ce dont on ne peut pas parler), le terme a pourtant acquis un sens « politique » : « “Briser les tabous” signifie, dans le contexte actuel, renverser les limites discursives, reculer les frontières de ce qu’une pression sociale permet ou non de dire, de faire ou de montrer » (Labere, 2004). Il semble dès lors jouer un rôle dans l’interaction sociale, dans la mesure où il exerce une fonction catégorisante et évaluative, contribuant à hiérarchiser les réalités et les acteurs dans l’espace public. Au vu de ce changement d’usage et de cette fonction catégorisante et évaluative que le terme a acquis en Belgique, il est pertinent de se demander : quel(s) rôle(s) endosse l’utilisation du mot tabou dans les discours sociopolitiques et médiatiques en France ? Ces usages présentent-ils des similitudes avec ceux observés en Belgique francophone, au point de refléter une stratégie discursive partagée à l’échelle d’une partie de la francophonie ? Pour répondre à ces questions, ce mémoire propose tout d’abord une définition procédurale du phénomène global des mots-clés sociopolitiques et une démarche de repérage qui puisse par ailleurs servir le champ d’étude sur ce phénomène. Dans une optique pragmatique, nous recueillons ensuite des occurrences du mot tabou utilisées par les « professionnels de la parole » (journalistes et politiciens) en France dans deux espaces de communication : la presse et le Parlement. Pour séparer les usages « sociopolitiques » des usages plus « descriptifs », nous nous sommes basée sur le critère du motif du tabou : moral ou religieux (relativement objectif), d’une part, ou idéologique et politique (plus subjectif), d’autre part. Nous constituons ainsi un corpus de « mots-clés sociopolitiques » pour une analyse qualitative et de collocations : les données sont ainsi traitées selon une grille de critères, appuyée sur les grilles d’analyse de Rondiat (2025) et de Shchinova (2025), pour tenter de saisir le sens et l’effet pragmatique de ce mot : qu’est-ce qui est tabou ou ne l’est pas ? Comment les locuteurs en construisent-ils le sens en contexte et dans quels buts argumentatifs ? Quelles différences avec les usages belges ?
This thesis focuses on the study of “sociopolitical keywords” (Jeffries & Walker, 2017), also referred to as “discursive keywords” (Schröter et al., 2019) or “formulas” (Krieg-Planque, 2009). These terms carry sociopolitical significance (Jeffries & Walker, 2018) and possess a particular centrality or keyness (Bondi, 2010). They play a pivotal role in social interactions in that, due to their function within the discourses in which they appear, and “because of their strong and often polarized evaluative charge” (Hambye et al., 2025), they contribute to processes of social division: legitimizing some actors while delegitimizing others, praising certain behaviours, individuals or groups, while discrediting others. Although they are often presented as having a conventional meaning, sociopolitical keywords are subject to semantic conflicts and are used with different meanings depending on the speaker, their position, the context, and the argumentative or ideological aims of the discourse (Hambye et al., 2023). To investigate this phenomenon — and more specifically its argumentative dimension — this thesis focuses on the particular case of the word taboo, which was studied in a previous study in francophone Belgium (Turneer, 2024). While this term ostensibly refers to something that cannot be spoken about, it has acquired a more “political” meaning: “Breaking taboos means, in the current context, overturning discursive boundaries and pushing back the limits of what social pressure allows one to say, do, or show” (Labere, 2004). It therefore seems to play a role in social interaction, insofar as it performs a categorizing and evaluative function, helping to rank realities or actors within the public space. In light of this shift in meaning and the categorizing and evaluative power the term has acquired in Belgium, it seems relevant to ask: what role(s) does the use of the word taboo play in sociopolitical and media discourses in France? Do these uses show similarities with those observed in francophone Belgium, to the extent that they reflect a shared discursive strategy across part of the French-speaking world? To address these questions, this thesis first proposes a procedural definition of the broader phenomenon of sociopolitical keywords, as well as a method of identification that can contribute to the study of this type of discourse. From a pragmatic perspective, we then collect occurrences of the word taboo used by “professional speakers” (journalists and politicians) in France, within two communication arenas: the press and the Parliament. In order to distinguish “sociopolitical” uses from more “descriptive” ones, we rely on the underlying motif of the taboo: moral or religious (relatively objective), on the one hand, or ideological and political (more subjective), on the other. This allows us to build a corpus of “sociopolitical keywords” for both a qualitative and collocational analysis. The data is then examined using a grid of criteria inspired by the analytical frameworks of Rondiat (2025) and Shchinova (2025), in an attempt to grasp the meaning and pragmatic effect of the term: what is (or is not) considered taboo? How do speakers construct its meaning in context, and with what argumentative purposes? And what differences can be observed in comparison with Belgian uses?