Dieu, monarque et sujets chez Corneille. Approche théologico-politique de Cinna et Polyeucte
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- Au cours de ces dernières décennies, plusieurs auteurs ont avancé différentes thèses nuançant l'idée d'un désenchantement linéaire du monde occidental. Parmi elles a émergé le concept de "religion monarchique", qui qualifie le culte (quasi) religieux rendu à la monarchie française sous l'absolutisme, émergeant progressivement dans la première moitié du XVIIe siècle. Construction hybride, entre catholicisme et sécularisme, cette forme de sacré déborde très rapidement de son contexte originel (la cour royale) et infuse de nombreux domaines de la vie publique, tels que les Beaux-Arts naissants. Notre objectif dans ce travail sera alors de mesurer la nature de l'influence que ce phénomène exerce sur le 1er théâtre classique, en se concentrant sur deux pièces successives de Pierre Corneille : Cinna (1642) et Polyeucte (1643). La première est une tragédie de conjuration explorant - entre autres choses - l'essence du pouvoir monarchique dans le jeune Empire romain, écho dissimulé d'un discours dramatique sur la jeune dynastie bourbonienne. La seconde est une tragédie chrétienne, dont la dramaturgie permet de cerner la conception religieuse de notre auteur. Toutes deux seront examinées à l'aune d'une même méthode : l'analyse des portraits faits de Dieu ainsi que des figures du monarque et de ses sujets dans chacune des deux œuvres. Une mise en comparaison nous permettra alors de répondre à notre question de recherche. Dans un premier temps, notre étude mettra en lumière un fait paradoxal : d'une part, la déchristianisation atteint effectivement l'œuvre cornélienne, parfois en profondeur - d'autre part, on observe tout de même une permanence du fait religieux, sous d'autres modalités assez originales. Plus qu'une disparition, c'est une mutation du sacré qui est à l'œuvre, en réponse aux troubles et tabous de son temps. Ensuite, nous verrons qu'une part importante de cette mutation est liée à un phénomène d'hybridation du sacré à un "objet" politique: la monarchie. Le titulaire de cet office, le monarque, est dépeint en des termes hyper-élogieux, providentiels, poussés à un tel point d'extrême idéalisme qu'il parvient à apparaitre comme une figure quasi divine. Enfin, nous démontrerons qu'une telle construction dramatique obéit à un but très spécifique, induit chez le public à travers les personnages assujettis au monarque. Ces derniers vivent tous une conversion à la fois inattendue, unanime et d'ordre presque mystique. Par un mécanisme mimétique, Corneille tente implicitement d'imprimer une telle réaction chez son audience. Cette démarche apologétique n'est, selon nous, pas tant le résultat d'une conviction absolutiste personnelle de sa part, mais plutôt le produit contingent d'un concours de circonstances (économiques, politiques, religieuses, institutionnelles, ...)